Projet Manhattan

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Résumé

C’est le nom de code du projet de recherche qui permit aux États-Unis, assistés par des chercheurs d’autres pays, de réaliser la première bombe atomique en 1945. Sous la direction du physicien Robert Oppenheimer et du général Leslie Groves, le projet fut lancé en 1942 à la suite d’une lettre au président Roosevelt co-signée par Albert Einstein selon laquelle l'Allemagne nazie travaillait peut-être sur un projet équivalent. Le projet Manhattan conduisit à la conception, la production et l'explosion de trois bombes atomiques. Deux d’entre elles, l'une à l'uranium et l'autre au plutonium, furent larguées respectivement sur les villes japonaises de Hiroshima le 6 août 1945 et Nagasaki le 9 août.

La bombe atomique et l’éthique scientifique, par Jean-Claude Simard

Introduction

Le 16 juillet 1945, à Alamogordo, dans le désert du Nouveau-Mexique, explosait la première bombe atomique de l’histoire. Il s’agissait d’une bombe expérimentale au plutonium. Trois semaines plus tard, le 6 août 1945, une bombe à l’uranium était larguée sur la ville japonaise d’Hiroshima, suivie, le 9 août, d’une bombe au plutonium, lancée sur une deuxième ville japonaise, Nagasaki. C’était l’aboutissement d’une vaste entreprise, inaugurée deux ans et demi plus tôt : le Projet Manhattan. L’ère atomique était née.

Ce n’était pas la première fois qu’un projet scientifique soulevait de graves questions éthiques. On avait conçu auparavant plusieurs armes de destruction, dont certaines particulièrement horribles, tels les gaz de combat. Mais l’ampleur de la destruction causée par la bombe, son inimaginable puissance, les circonstances de sa création puis de son utilisation, ainsi que la transformation de la science qu’elle a engendrée, ont fait de la bombe A un exemple paradigmatique.

La création de la bombe

La création même de la bombe pose un premier problème éthique pour la science, car c’est une lettre d’Einstein, le savant par excellence du XXe siècle, qui a mené à la mise sur pied du projet Manhattan. Elle avait été envoyée le 2 août 1939 au président américain Roosevelt, afin de l’avertir de la possibilité de créer une arme d’une puissance jusqu’alors inconnue, en se basant sur des travaux récents touchant la fission nucléaire. Il est vrai que ce fut sous la pression de trois réfugiés hongrois d’origine juive, les physiciens Leơ Szilard, Edward Teller et Eugene Wigner, qu’Einstein, lui aussi d’origine juive et réfugié, se décida à signer la lettre. Cependant, personne ne l’y força. Plus tard, il regretta amèrement son geste, y voyant la plus grave faute de sa vie : « I could burn my fingers that I wrote that first letter to Roosevelt ».

Mais Einstein fut loin d’être le seul à contribuer à la confection de la bombe. Une équipe internationale de physiciens, de chimistes, d’ingénieurs et de techniciens, dont plusieurs réfugiés européens, y participa activement. Aussi peut-on soulever ici plusieurs questions éthiques sérieuses, dont les suivantes :

  • un scientifique peut-il, par ses actions, encourager la création d’une arme de destruction massive, sans mettre en cause la neutralité de la science elle-même ?
  • de manière plus générale, quelle est sa responsabilité en tant que chercheur et citoyen ?

L’utilisation de la bombe

Après que les trois bombes aient été produites, on aurait pu en faire un usage différent, surtout en ce qui concerne les deux destinées au champ de bataille. Certains scientifiques, en effet, proposaient de les utiliser sur des cibles inertes. Les autorités américaines en décidèrent autrement, et elles larguèrent les bombes sur des villes habitées, y semant la dévastation et causant chaque fois des dizaines de milliers de morts. En effet, on visa sciemment le cœur de chacune des deux villes, afin de maximiser les pertes civiles et la destruction des édifices. Même en temps de guerre, un pays a-t-il moralement le droit d’utiliser une arme d’une telle puissance sur des cibles civiles?

Les historiens occidentaux invoquent plusieurs raisons, techniques, militaires ou géostratégiques, qui ont pu motiver la décision de l’administration américaine.

1.Il fallait mettre fin à la guerre du Pacifique le plus rapidement possible. Or, une invasion terrestre de l’archipel nippon aurait certainement entraîné des ravages dans les rangs de l’armée américaine. Certaines études, réalisées dans le cadre de l’« Operation Downfall », évoquaient même des chiffres outrepassant le million de victimes, dont plus de 300 000 morts potentielles. Et c’était sans compter les éventuelles pertes britanniques et celles des Japonais eux-mêmes. Au contraire, l’emploi de la bombe occasionnerait moins de victimes et forcerait l’ennemi à capituler. C’est ce qui se produisit, le Japon offrant une reddition sans conditions le 15 août 1945.

2. Les Américains ne disposaient que de deux bombes, et en produire une troisième aurait demandé un temps dont ils ne disposaient pas. Il fallait donc en faire une utilisation maximale.

3. Les Russes, les Britanniques et les Américains avaient vaincu les armées de l’Axe. Cette victoire dégageait le front Ouest de l’URSS, qui aurait pu envahir le Japon par le nord, profitant ainsi d’une victoire qui revenait de droit aux Américains, en guerre depuis trois années et demie contre l’Empire nippon. D’ailleurs, l’URSS déclarait officiellement la guerre au Japon le 8 août 1945, envahissant du même souffle la Mandchourie, la Corée, le nord de la Chine et les îles Kouriles.

4. Même si, après les défaites de Midway et d’Okinawa, la guerre était perdue pour eux, les Japonais n’auraient jamais capitulé sans l’arme atomique. Le code d’honneur ancestral du guerrier l’interdisait. On en donne pour preuves le fait qu’il ait fallu une deuxième bombe et l’entrée en guerre de l’URSS pour forcer la reddition du pays et que, même après la destruction de Nagasaki, le gouvernement japonais ait mis plusieurs jours avant de s’y résoudre.

Ces quatre arguments se ramènent à une position éthique simple : la fin justifie les moyens. Mais, peut-on supposer, une cinquième raison a également joué : les Américains avaient encore présente à l’esprit l’attaque sans sommation contre leur base de Pearl Harbour, en décembre 1941, laquelle avait déterminé l’entrée en guerre des États-Unis. Ils ont voulu donner une leçon à l’Empire du Soleil levant et mettre définitivement fin à ses visées expansionnistes.

Ces diverses raisons sont compréhensibles, mais justifient-elles pour autant l’utilisation américaine de la bombe ? Il faut noter que, même en temps de guerre, l’attaque contre des populations civiles est interdite par les règles non écrite de la guerre juste , ainsi que par de nombreux traités internationaux, entre autres ceux de Genève et de La Haye, sans compter des résolutions comme celle de la Société des nations (1938). Ils impliquent que l’éthique doit garder droit de cité, même en situation de guerre. Exterminer ainsi des populations sans défense constitue-t-il un meurtre caractérisé, voire un crime de guerre ? Faut-il évoquer, comme le fit spontanément Camus dans un article célèbre, un acte de « barbarie », qui ravale l’homme au « dernier degré de [la] sauvagerie »  ? La question se pose et, plus de soixante ans après les faits, elle divise encore les analystes.

Par ailleurs, il est clair que l’usage de l’arme atomique doit obéir à des normes différentes de celles régissant l’emploi des armements conventionnels. D’abord pour des raisons d’échelle, étant donné l’effroyable pouvoir de destruction de la bombe. Ensuite pour des raisons qualitatives, puisque les effets de l’irradiation se poursuivent après la fin de la guerre, tant sur les sols contaminés que sur les personnes atteintes. C’est pourquoi, la réflexion sur ces questions a engendré de nouvelles voies éthiques, propres à notre époque (voir le point 5 ci-dessous).

Les conséquences de la bombe

Après la guerre, d’autres questions éthiques d’une grande importance furent soulevées par l’arme atomique. En effet, la bombe, en bouleversant totalement l’équilibre politique ainsi que les rapports stratégiques entre pays, a donné lieu à une course aux armements, toujours en cours. Dès 1949, entre autres grâce à l’espionnage industriel , et surtout à un effort sans précédent, les Soviétiques disposaient de la bombe A. Mais sous l’impulsion du président Truman, les Américains, soucieux de conserver leur avance technologique, amorçaient, au début de l’année 1950, les recherches pour produire une superbombe, basée non plus sur la fission nucléaire, mais sur la fusion. Teller, l’un des trois physiciens qui avaient poussé Einstein à signer la lettre au président Roosevelt, était à la tête de l’équipe chargée de développer cette bombe H, dite thermonucléaire.

Une bombe H est infiniment plus puissante qu’une bombe A. En effet, l’explosion de matière fissile est utilisée pour atteindre les températures nécessaires à la fusion des noyaux d’hydrogène. Autrement dit, la bombe A sert de détonateur pour amorcer la réaction de fusion. De sorte que la puissance d’une bombe thermonucléaire, plutôt que de s’évaluer en kt , se mesure habituellement en Mt . La première superbombe jamais testée explosa dans l’atoll d’Eniwetok (îles Marshall), le 1er novembre 1952. Elle développait une puissance de 10,4 Mt. Moins d’un an plus tard, le 12 août 1953, grâce à une mobilisation sans précédent de ses ressources scientifiques, technologiques et industrielles, l’URSS faisait exploser à son tour une bombe H . Ensuite, le nombre de pays disposant de l’arme atomique a crû rapidement, à mesure que s’intensifiait la course aux armements: la Grande-Bretagne (1957), la France (1960), la Chine (1964), l’Inde (1974), le Pakistan (1998) et la Corée du Nord (2006).

On estime aujourd’hui que le club nucléaire (c’est ainsi que l’on nomme les pays disposant de l’arme atomique) compte entre huit et dix membres. Dès la fin de la guerre, certains des scientifiques qui avaient œuvré au Projet Manhattan se firent les avocats d’une forme de contrôle sur la prolifération nucléaire. Plusieurs s’opposèrent également au projet de Teller, arguant qu’il serait immoral de travailler à une arme plus puissante encore, dans la mesure où on avait utilisé les premières bombes atomiques sur des populations civiles. Par la suite, les deux superpuissances nucléaires, les États-Unis et la Russie, décidèrent, d’un commun accord, de réduire le nombre de leurs ogives nucléaires. Ce fut le sens des traités SALT I (1972) et SALT II (1979), ainsi que de START I (1991) et START II (1993).

La « big science »

Avec le projet Manhattan, la science change d’échelle et de visage. Elle entre dans l’ère de la « big science ». On appelle ainsi une science liée étroitement à la technique (la technoscience), engagée dans des projets majeurs impliquant de formidables budgets dédiés, consentis par un ou plusieurs États, d’immenses équipes de travail et la disponibilité d’énormes laboratoires. Rappelons que, selon les meilleures estimations, 120 à 140 000 personnes ont travaillé au projet Manhattan, pour lequel on a créé une ville-champignon, Alamogordo, et mobilisé, à l’époque, un budget de 2 MM$, soit quelque chose comme 100 MM$ en dollars d’aujourd’hui.

Dans un tel contexte, les points d’ancrage traditionnels de l’éthique scientifique deviennent inopérants ou sont carrément disqualifiés : neutralité de la science, pureté des intentions du chercheur, ainsi de suite. Et c’est précisément là un des problèmes des grands projets technoscientifiques contemporains, car ils furent en général modelés sur la big science, surtout durant la période de Guerre froide. Songeons par exemple à la conquête de l’espace, où les facteurs idéologiques, politiques et militaires devenaient inséparables des aspects plus proprement techniques et scientifiques. Les entreprises contemporaines les plus significatives, tels le projet ITER, le LHC, la station spatiale internationale, le décryptage du génome humain, etc., ont malheureusement conservé certains des aspects fâcheux de cette big science.

L’éthique de la responsabilité

L’extension de l’arme nucléaire a donné lieu à une perspective jamais envisagée auparavant : la possibilité que l’espèce humaine s’autodétruise. De nouveaux concepts ont surgi et sont entrés dans la culture populaire : téléphone rouge, dissuasion nucléaire et destruction mutuelle assurée (MAD), horloge de l’apocalypse, hiver nucléaire, ainsi de suite. Les conséquences de cette situation dépassaient les intérêts politiques de chaque pays considéré isolément. En obligeant tout un chacun à adopter une vision universelle centrée sur l’espèce même, elles ont donné naissance à des propositions éthiques d’un genre inédit, spécifiques à l’ère atomique. Parmi elles, l’une des plus originales est sans contredit l’éthique de la responsabilité, du philosophe allemand d’origine juive, Hans Jonas (1903-1993).

On connaît la formulation classique que Kant a donnée de l’impératif catégorique dans sa Métaphysique des mœurs : agir toujours selon des maximes que l’on voudrait voir érigées en normes universelles. Cette approche déontologique de l’éthique suppose un principe rationnel d’universalisation. C’est celui-là même que va reprendre Jonas, mais dans un cadre chronologique et une optique prospective, pour l’appliquer à la situation particulière de l’ère post-atomique : chaque représentant de l’espèce humaine doit se préoccuper d’assurer, d’une part la survie des générations futures, d’autre part celle de l’humanité dans son ensemble. C’est un impératif catégorique, pour eu que l’on veuille assurer aux humains actuels un avenir viable.

De nos jours, une sensibilité renouvelée, née dans le sillage de la conscience écologique, a imprimé un élan décisif à l’éthique de la responsabilité, tout en lui assurant une portée inédite.

Références complémentaires