La préservation de la biodiversité

De Wiki Science ouverte

COMMENT NOURRIR LA PLANÈTE SANS DÉTRUIRE LES ÉCOSYSTÈMES ET LA BIODIVERSITÉ?

Caroline Larocque-Allard, 2012

Mise en contexte

Selon la FAO (Food and Agriculture Organisation), la planète est capable de nourrir 12 milliards d'individus, soit presque le double de la population actuelle, notamment grâce aux progrès spectaculaires de l'agronomie. Pourtant, après la crise de 2008 et la flambée des prix des denrées alimentaires, le nombre d'individus sous-alimentés a dépassé le milliard, soit 15 % de l'humanité. Selon les Nations Unies, nous serons 9,3 milliards sur la Terre d'ici 2050 et il faudra d'ici là accroître la production alimentaire de 70 % pour tous nous nourrir. À cette date, la population mondiale consommera deux fois plus de nourriture qu'à l'heure actuelle.

Les sciences de l’environnement ont démontré l'impact de l'activité humaine sur les écosystèmes et leur biodiversité, lorsque ces derniers sont largement exploités comme des fournisseurs de ressources. La croissance démographique soutenue, le mode de consommation de l'Occident et le fait que la classe moyenne grandissante dans certains pays émergents comme la Chine consomme de plus en plus de viande, de lait et d'œufs exigeant d’accroître la production alimentaire mondiale. Toutefois, la production agricole et le commerce international sont sont souvent responsables de la propagation d'espèces exotiques envahissantes dommageables pour la biodiversité indigène. De plus en plus de pression s’exerce sur les écosystèmes et les habitats naturels, avec le risque de solliciter leurs ressources jusqu'au point de rupture. Marc-André Guertin, directeur de l'Association canadienne des réserves de la biosphère, estime également qu'en calculant la productivité agricole uniquement en des termes de quantités par hectare, sans comptabiliser la perte de services écologiques et les externalités produites comme la pollution chimique, biologique ou génétique, on arrive à un bilan erroné.

Cet enjeu pose aussi la question des disparités entre le Nord et le Sud. Alors qu'un milliard de personnes sont sous-alimentées, un autre milliard présente un surplus de poids ou est atteint d'obésité. Par ailleurs, Mario Renaud, directeur général du Centre d'étude et de coopération internationale (CECI), soulignait dans Le Devoir qu'en 2012, « environ 350 milliards de dollars investis annuellement sont dirigés vers des subventions agricoles dans des pays du Nord ou des régions urbaines des pays en voie de développement (PVD), alors qu'il n'y a qu'environ 15 milliards dirigés vers le développement agricole des pays les plus pauvres. »

Comment enrayer la dégradation des écosystèmes à valeur commerciale, une usure accélérée par les changements climatiques? Est-il possible d’imaginer de nouvelles formes de production alimentaire plus respectueuses de la biodiversité? Les conventions internationales encouragent-elles ces recherches? Les politiques publiques favorisent-elles l'agriculture durable? Parviendra-t-on, dans un avenir rapproché, à ce que la reconnaissance morale du droit fondamental à la nourriture soit intégrée comme l'un des piliers de nos stratégies alimentaires et ainsi parvenir à nourrir 10,1 milliards de personnes en 2100, dont plus d’un tiers en Afrique?

Exemples

La faim, créée par les humains?

Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné, disait Jean Ziegler dans son livre Les nouveaux maîtres du monde, car cette faim est un artefact social et non une fatalité. Selon lui, la faim et les écarts entre le Nord et le Sud dans l'accès à la nourriture sont fabriqués par la « perversion » de nos organismes internationaux. Il écrit, dans le magazine Québec Science, que « l'OMC (Organisation mondiale du commerce), le FMI (Fonds monétaire international) et la Banque mondiale […] sont mus par le culte du néolibéralisme » et affament une partie de la planète. « [Ils] ont aujourd'hui une telle influence que la FAO – dont la mission généreuse consistait à faire en sorte que les habitants de la planète soient nourris – est aujourd'hui réduite à l'impuissance, complètement exsangue, privée de moyens, enlisée dans une bureaucratie stérilisante. » En effet, selon Mario Renaud du CECI, « la souffrance alimentaire d'un sixième de la planète est en partie imputable à des responsabilités politiques ».

Ziegler cite en exemple le dumping : les pays de l'OCDE financent massivement leur propre industrie agricole dans le but de favoriser leurs exportations vers des pays qui manquent de denrées. « On imagine sans peine les ravages qu'entraîne, sur l'agriculture des pays “bénéficiaires”, une concurrence ainsi faussée. Sans parler de l'irréparable atteinte à la biodiversité, puisque cela favorise la disparition de variétés agronomiques adaptées, dans des pays qui n'ont plus avantage à les cultiver. »

Un autre exemple des « aberrations » façonnées par les organes internationaux est la spéculation sur les denrées, notamment à la bourse des matières premières agricoles de Chicago. « Ces valeurs boursières assignées au riz, au blé et au maïs entraînent un renchérissement astronomique », dénonce Jean Ziegler. La dette extérieure des PVD est aussi devenue un véritable cercle vicieux, dans lequel s'enlise toute tentative ou projet de résoudre l'insécurité alimentaire. « Songez par exemple que l'Éthiopie, sur ses meilleures terres, cultive et exporte du café [...] Cela pour lui permettre (tout juste) de payer les intérêts de sa dette […], qu'elle doit donc continuer de creuser pour importer sa nourriture. Résultat visible, à Addis-Abeba, la surface des bidonvilles s'est multipliée par 5 depuis 15 ans. Il serait difficile de concevoir scénario plus absurde ».

Finalement, le sociologue mentionne un phénomène qu'il qualifie de « recolonisation » des pays du Sud par l'entremise de leurs terres agricoles, « avec la participation de la Banque mondiale qui n'hésite pas à financer ce genre d'investissement ». « Des sociétés transcontinentales ou des fonds souverains s'emparent de millions d'hectares de terres en Afrique, à Madagascar ou en Amérique du Sud; tout ça avec l'objectif de subvenir à leurs propres besoins dans le futur. […] les nouveaux possédants affichent ouvertement leur certitude de faire fructifier leurs terres beaucoup mieux, par exemple, que les paysans africains, dont on présume que la productivité est basse. Avec de gros moyens, il est en effet plus facile d'améliorer cette productivité que l'on raille chez les paysans, mais ce ne sera jamais au profit des consommateurs locaux. Ce n'est en tout cas pas ainsi que l'on résoudra le problème de la faim ».

Cela ne signifie pas que le salut de l'Afrique dépend uniquement de son accès à « de gros moyens ». Selon Ziegler, des localités pourraient accomplir des miracles avec un minimum de volonté politique. « Un exemple, le Niger. Dans ce pays d'Afrique, […] traversé à l'ouest par le fleuve Niger, sévissent la faim et la malnutrition. Or, des études ont démontré que, en irriguant les terres avec l'eau puisée dans le fleuve – grâce à des systèmes rudimentaires ne reposant sur aucun brevet -, on pourrait aménager 450 000 hectares de bonnes terres agricoles. [...] Cela coûterait 524 millions d'euros. Eh bien le Niger, deuxième producteur mondial d'uranium, ne trouve pas le moindre sou pour financer un investissement aussi vital; la société Areva impose, sur l'uranium, un contrat d'exploitation véritablement scandaleux. J'en conclus qu'un système “économique” conduisant à de pareilles aberrations ne va plus pouvoir être supporté bien longtemps. »

L'agriculture pour nourrir les voitures

Les biocarburants monopolisent de plus en plus de surfaces agricoles autrefois vouées à l'alimentation humaine ou animale. « Le blé, le maïs, le soya, tout est bon pour remplacer le pétrole », s'alarme Jean Ziegler dans la revue Québec Science. Selon le New York Times, 40 % des récoltes de maïs aux États-Unis servent à alimenter les moteurs. « Les États-Unis sont ici encore en première ligne, car ils ont objectivement tout intérêt à réduire leur dépendance aux importations d'hydrocarbures [...] des champs pétrolifères du Moyen-Orient », croit Jean Ziegler.

Selon le magazine Foreign Policy, la troisième raison de l'augmentation de la demande en produits agricoles est liée à l'essor des biocarburants. « Aux États-Unis, où se sont récoltées 416 millions de tonnes de grains en 2009, 119 millions de tonnes étaient destinées aux distilleries d'éthanol [...] Cette quantité est suffisante pour nourrir 350 millions de personnes pendant un an. On voit naître […] une lutte directe entre les voitures et les êtres humains pour les produits de l'agriculture. » La demande croît aussi en Europe, où les voitures roulent de plus en plus avec un diesel à base notamment d'huile de palme. « Cette demande ne fait pas que réduire le nombre de terres agricoles allouées à l'agriculture alimentaire, mais entraîne aussi la déforestation en Indonésie et en Malaisie pour l'huile de palme », conclut Foreign Policy.

Les changements climatiques

Le défi est non seulement de nourrir la planète, mais de le faire en même temps que nous vivons des changements climatiques dont les scientifiques ont peine à prévoir les soubresauts pour les décennies à venir. Les changements climatiques déplacent les populations et les écosystèmes sur plusieurs centaines de kilomètres, comme l'explique le New York Times. « Pour que notre système alimentaire mondial soit efficace et durable à la fois, il requerra des changements fondamentaux, notamment en contrant le gaspillage et en développant une agriculture qui émet peu de gaz à effets de serre et qui a moins d'impacts sur l'environnement, comme la pollution de l'eau et l'appauvrissement des sols. »

Selon Foreign Policy, le tiers des terres agricoles sur la planète perdent plus rapidement leur couche arable, c'est-à-dire les quelque vingt centimètres de terre de surface où l'on trouve la matière organique, qu'elles ne forment naturellement une nouvelle couche fertile. En Chine du Nord, Mongolie et Asie centrale, puis dans le centre de l'Afrique, deux énormes dust bowls, des zones très sèches, sont en formation. « Des satellites montrent que des tempêtes de poussières se forment régulièrement dans ces régions et transportent des millions de tonnes de cette précieuse terre de surface. En Chine du Nord, près de 24 000 villages ruraux ont été abandonnés, au fur et à mesure que leurs terres arables ont été ensevelies sous l'avancée des dunes de sable. » Par ailleurs, les sols de la Mongolie et du Lesotho présentent une érosion sévère qui diminue le rendement des terres agricoles. « La faim se répand et ces pays dépendent de plus en plus de l'importation. La Corée du Nord et Haïti, également affectés par l'érosion, sont chroniquement dépendants de l'aide alimentaire internationale. »

De plus, la surutilisation de certains sols, en plus réduire significativement la productivité, induit un niveau élevé de pollution et contribue à son tour aux changements climatiques. Il est notamment reconnu par le Secrétariat de la Convention sur la biodiversité des Nations Unies que la destruction des écosystèmes contribue de façon plus importante à la production de gaz à effet de serre que le transport.

Points de vue et axes de réflexion

OGM, biofortification et diversification

Certains croient que l'amélioration de l'agriculture et la sécurité alimentaire des pays du Sud passe par les plantes génétiquement modifiées. « Il s’agit là de l’un des arguments avancés pour justifier le développement des biotechnologies agricoles : grâce aux OGM, [...] nous pourrons nourrir le monde », explique Marion Desquilbet, économiste et chercheuse à l'école d'économie de Toulouse. La force de frappe des multinationales du transgénique en matière de stratégies de communication, explique-t-elle, a aidé à « placer les OGM au cœur de la problématique de la sécurité alimentaire de la planète ».

Jason Clay, du Fonds mondial pour la nature (WWF), croit pour sa part que l'utilisation responsable des biotechnologies peut constituer une solution. « En utilisant les gènes utiles des yams ou du plantain, par exemple, on pourrait notamment augmenter leur tolérance aux grandes sécheresses et améliorer la production et leur apport nutritionnel. » L'International Service for the Acquisition of Agri-biotech Applications (ISAAA), résolument favorable aux OGM, raconte que Dr Félix M'mboyi, membre kenyan du Forum africain des Acteurs en Biotechnologie, a accusé l’Union Européenne, « d'hypocrisie et d'arrogance » en appelant au développement d'organes européens qui favoriseraient l'accès des fermiers africains aux plantes GM afin d’augmenter leurs rendements. « L'Ouest riche a le luxe de choisir le type de technologies qu'il utilise [et nie] l'accès à cette technologie dans de nombreux pays en voie de développement, ce qui pourrait conduire à un approvisionnement abondant en aliments. Cette hypocrisie […] vient du luxe d'un estomac plein ».

« Toute amélioration des plantes, des techniques agronomiques, des rendements, de la lutte contre les parasites ou les mauvaises herbes, tout cela est désormais synonyme de dépôt de brevet », souligne de son côté Jean Ziegler. Certains brevets sur les OGM imposent aux agriculteurs de racheter de nouvelles semences d'une année à l'autre et des engrais spécifiques à la plante transgénique. Les semenciers BASF, Monsanto et Syngenta ont déposé des demandes de brevets pour des gènes associés à la résistance des plantes aux stress environnementaux, qui jouent un rôle clé dans leur capacité à résister à la sécheresse. Un rapport de 2009 de l'Évaluation internationale des sciences et technologies agricoles pour le développement (IAASTD), dénonce trois risques liés au développement des OGM : une concentration contre-productive des recherches dans le domaine des OGM au détriment d’autres pistes scientifiques, une concurrence inégale avec des innovations locales qui pourraient améliorer la sécurité alimentaire et la viabilité économique des PVD, de même que la concentration de la propriété agricole et du patrimoine commun dans quelques mains.

D'après ses observations, Marion Desquilbet estime qu'il y a un consensus « relativement large » de la communauté scientifique sur le fait que les OGM actuels ne sont pas voués à la sécurité alimentaire. « Le principal intérêt de ces OGM est de diminuer les coûts de production et non d'accroître la productivité à l'hectare. [...] Un peu plus de la moitié des surfaces cultivées se situent aux États-Unis et au Canada. » La seconde moitié est localisée dans les pays en développement, mais en partie destinée à l'exportation.

Cependant, l'Union internationale pour la protection des obtentions végétales offre des dispositions aux agriculteurs de certains PVD membres de cette convention, qui leur donnent un droit limité de ressemer. De plus, des firmes privées, associées au secteur public et à la fondation Bill Gates, octroient des accès gratuits à leurs brevets pour le développement de semences agricoles dans les pays en développement. Ces projets visent pour la plupart à améliorer le rendement des plantes locales telles que le riz, le manioc ou le sorgho, et sont développés par des groupes de recherche, sous l'égide du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale de plantes locales (CGIAR).

Si de tels accès aux brevets sont, selon Manon Desquilbet, une démarche louable, ils orientent la recherche dans une seule voie : « celle de la biofortification, c’est-à-dire l’obtention de plantes enrichies en micronutriments – vitamines A et E, fer, zinc... - et la mise au point de végétaux résistants à la sécheresse », au détriment d’autres pistes scientifiques comme la diversification alimentaire. « Dans un contexte d’amoindrissement des financements publics dédiés à la recherche agricole internationale, [...] la diffusion des OGM peut conduire à l’exclusion d’autres formes d’agriculture qui, dans l’absolu, pourraient s’avérer tout aussi rentables et intéressantes […] L'expertise internationale insiste sur la multiplicité des solutions qu’appelle la question de la sécurité alimentaire, y compris en termes de diversité des pratiques agricoles. » L'économiste pose ces questions : « En matière de qualité nutritionnelle de l’alimentation et de lutte contre les carences, la solution ne réside-t-elle pas plutôt dans la diversification des apports que dans la biofortification des plantes? Quant à la tolérance à la sécheresse, […] comment être sûr que les OGM seront une voie plus appropriée que la sélection classique de variétés présentant une tolérance naturelle à la sécheresse? »

Agriculture industrielle ou durable?

Bien que l'agriculture biologique ne soit pas perçue comme étant en mesure de sécuriser l'alimentation de la planète, de plus en plus de scientifiques et d'experts soutiennent que des pratiques d'agriculture durable qui se rapprochent de l'agriculture biologique peuvent nourrir davantage de personnes et plus rapidement que l'agriculture intensive, tout en réparant les dommages causés par la production industrielle. Selon un article du New York Times, l'agriculture « conventionnelle » requiert de nombreuses ressources, comme de l'eau et du carburant, utilisées dans des quantités telles que la planète n'arrive souvent pas à les renouveler assez rapidement.

Selon un rapport écrit par Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le Droit à l'Alimentation, l'agroécologie pourrait doubler, en 10 ans, la production alimentaire mondiale. Les techniques agroécologiques incluent le contrôle biologique, l'agroforesterie, le stockage naturel de l'eau, les cultures intercalaires, l'usage de fumier biologique ou encore le mélange culture-bétail. Olivier de Schutter explique qu'elles sont « plus efficaces que le recours aux engrais chimiques pour stimuler la production alimentaire dans les régions difficiles où se concentre la faim, tout en facilitant l'adaptation aux changements climatiques ».

En Tanzanie, l'agroécologie a permis de réhabiliter 350 000 hectares de terres en moins de 20 ans. « Les bénéfices par ménage ont augmenté de 500 dollars US par an », explique le rapport de l'ONU. « L'agroforesterie est aussi utilisée au Malawi depuis 2005, bénéficiant à plus de 1,3 million de petits producteurs avec des rendements de maïs passant d'une tonne à plus de deux tonnes par hectare. » En Indonésie, au Vietnam et au Bangladesh, une diminution de 35 à 92 % de l'emploi d'insecticides dans la culture du riz a été enregistrée, en grande partie grâce à l'agroécologie.

Pistes de solution

Une carte géospatiale au service de la sécurité alimentaire

Solutions for a Cultivated Planet est le fruit d'une étude internationale visant à améliorer la production et la consommation alimentaires dans le monde. Les chercheurs, dont Navin Ramankutty de l'Université McGill, ont voulu développer une cartographie du rendement agricole mondial. Ils ont associé les statistiques sur le climat, le sol et le rendement de 175 cultures agricoles dans le monde et l'information géospatiale fournie par des images satellitaires afin de brosser un portrait précis de la répartition de l'agriculture. « Il est maintenant possible de créer des modèles qui relient toutes ces données, explique M. Ramankutty, parce qu'on sait où sont les terres cultivées, les modes de cultures pratiquées, la quantité d’engrais utilisée et le niveau d'irrigation. Il ne suffit pas de savoir que 6 % de la superficie du Canada est cultivée; il faut savoir où exactement. […] avec les satellites, on peut entrer dans les détails les plus précis et identifier exactement où l’agriculture est pratiquée, kilomètre par kilomètre. »

À partir de ces données, les scientifiques ont élaboré un modèle mathématique qui permet d'anticiper l'impact des changements amenés au système agricole de telle ou telle région. Navin Ramankutty explique que pour la première fois grâce à cette approche, « on peut quantifier la différence que chaque changement pourrait apporter. Qualitativement, on savait que ces mesures étaient utiles, mais on ignorait à quel point. En comblant les écarts de rendement, réussira-t-on à régler 10, voire 50 % d'un problème? On sait maintenant qu’en déployant un effort concerté dans les zones géographiques appropriées, le déploiement de [mesures pour améliorer durablement le rendement agricole] contribuera largement à nourrir la planète, sans la saccager. »

Dans son rapport Solutions for a Cultivated Planet, l'équipe de Navin Ramankutty a proposé d'autres pistes pour produire plus de nourriture sans détruire la planète. Les voici :

Moins de terres agricoles, et de meilleures

Selon Jason Clay de la WWF, plus des 2/3 des terres arables sont actuellement utilisées ou protégées. En Inde, 50 % de la superficie du pays est occupée par des terres agricoles. « Pendant 50 ans, la surface terrestre occupée par les terres agricoles a augmenté de 0,4 % par an. » Or, au cours de la dernière décennie, avec le développement rapide des pays émergents, « la proportion est passée à 0,6 % ». Navin Ramankutty et son équipe insistent sur le fait que l'augmentation du volume de nourriture produite ne doit pas passer par l'augmentation du nombre de terres agricoles. « Ce n’est pas l’expansion qui a fait croître la production alimentaire [ces dernières années], mais bien l’intensification de l’agriculture par l’irrigation et les engrais. L’expansion d’entreprises agricoles, surtout dans des écosystèmes tropicaux fragiles, […] n’est pas seulement nuisible à l’environnement, elle est aussi inefficace : bien des zones déboisées des tropiques produisent peu de nourriture […] » La production agricole détruit les écosystèmes pour les transformer en champs et réduit ainsi la diversité mondiale en homogénéisant la vie sur terre.

« Plutôt que de développer de nouvelles aires agricoles, nous devons réhabiliter les terres endommagées, abandonnées ou appauvries », peut-on lire dans Nature. « L'objectif devrait être la restauration de 250 millions d'hectares d'ici 2050. [...] L'Éthiopie et l'Afrique du Sud ont prouvé que de telles mesures peuvent fonctionner, notamment en plantant à la fois des arbres, des herbes et des plantes agricoles pour régénérer la couche organique. »

Il faut donc optimiser les surfaces existantes sans en dégrader la fertilité en imposant les méthodes de l’agriculture industrielle des pays occidentaux. « Plusieurs régions agricoles en Afrique, en Asie et en Europe de l’Est ne retirent pas la pleine mesure de leur potentiel », estime M. Ramankutty. Une analyse de 16 cultures a révélé que lorsqu'on règle cet « écart de rendement », en améliorant les pratiques, l’accès aux marchés ou les technologies, par exemple, le rendement peut être porté à 95 % du plein potentiel des terres et la production augmenter de 2,3 milliards de tonnes. Pour ce faire, les pratiques agricoles et l'accès aux technologies doivent être améliorés de la même façon, explique Jason Clay à la revue Nature : « Les meilleurs agriculteurs sont en général 100 fois plus productifs que les pires. »

Changer les habitudes de consommation

À l'autre bout de la chaîne alimentaire, des efforts considérables doivent être faits pour changer les habitudes de consommation, surtout dans les pays riches. Il faut d'une part réduire le gaspillage : « dans les pays en développement, les pertes après récolte atteignent plus de 40 % en raison des mauvaises conditions de stockage et de transport », explique Navin Ramankutty. Dans les pays riches, ce sont les détaillants et les consommateurs qui en perdent 40 %. « En éliminant le gaspillage, nous pourrions atteindre les volumes nécessaires pour nourrir la planète entière en 2050. »

D'autre part, réduire la consommation de viande, surtout rouge, permettrait de rediriger les produits agricoles destinés à l'alimentation des animaux que nous mangeons vers la consommation humaine. « Seulement 62 % de la production agricole mondiale sert à l’alimentation humaine. Aux États-Unis, 60 à 70 % des vastes récoltes de maïs sont transformées en aliments pour animaux, pas en tortillas », constate l'équipe de chercheurs.

Meilleure utilisation des ressources

Une dernière recommandation de l'équipe de Navin Ramankutty est d'utiliser l'eau et les nutriments plus stratégiquement. Il est vrai que sans l'irrigation, la production céréalière mondiale baisserait d’environ 20 %, sans compter l'apport des nutriments. Cependant, les besoins varient d’une plante à l'autre et leur utilisation est rarement optimale, entraînant gaspillage et destruction de l'environnement. « Selon certaines estimations, la Chine pourrait, par exemple, réduire les engrais azotés de 30 à 60 % et obtenir le même rendement. Ce qui fonctionne à un endroit ne fonctionne pas forcément ailleurs; il faut donc adapter l’utilisation à la région. »

Souveraineté alimentaire et proximité

Pour de plus en plus de scientifiques, d'organisations de coopération internationale et d'analystes, sécurité alimentaire rime avec souveraineté et proximité. « Favoriser l'autonomie des pays, plutôt que la dépendance envers les denrées issues d'ailleurs, et privilégier les petits producteurs locaux et l'agriculture familiale, plutôt que les grosses entreprises internationales » est gage d'une sécurité alimentaire mondiale à long terme, selon Mario Renaud du CECI. La souveraineté alimentaire réduirait significativement la dépendance chronique de plusieurs pays à l'aide internationale ou aux importations, une tendance néfaste pour la biodiversité puisqu'elle entraîne la disparition de variétés agronomiques locales. L'ingénieur-agronome et économiste français Jean-Louis Rastoin qualifie cette tendance de « modèle alimentaire de proximité » (MAP).

Le MAP passe en grande partie par l'agriculture familiale, mais aussi par le droit à la propriété. « Combien de paysans planteront un arbre ou investiront dans l'agriculture durable s'ils ne sont pas propriétaires de la terre et ne peuvent la léguer à leurs enfants? », se demande Jason Clay. Il ajoute que la difficulté d'obtenir des droits de propriété, octroyés par les gouvernements, est un obstacle imposant à la sécurité alimentaire dans les PVD. Clay estime que 50 % des ménages africains devraient, d'ici 2020, posséder la terre qu'ils cultivent sans quoi l'insécurité s'aggravera.

Par ailleurs, les projets agricoles de plus petite envergure rendent également le système alimentaire moins sensible aux chocs climatiques. « En décentralisant la production, soutient le New York Times, les inondations en Asie du Sud-Est, par exemple, n'entraineraient pas nécessairement de pénuries majeures dans la production mondiale de riz », ni de soubresauts sur les marchés financiers. Mais qu’en est-il des populations inondées? Qui va les nourrir? Le concept de souveraineté alimentaire, soutient Mario Renaud, directeur du CECI, « n'est pas une pratique marginalisée, condamnée à disparaitre au profit de l'agro-industrie. Il s'agit d'une nouvelle donne incontestable du marché de l'agriculture à l'échelle mondiale. »

Politiques publiques et dérégulation

Selon Marion Desquilbet, « la question de la sécurité alimentaire, de par sa complexité, ne peut se résumer au simple développement et à la seule diffusion d’une technologie auprès des agriculteurs. […] Pour appliquer, dans le contexte actuel, les préceptes du développement durable, il faut une réorientation des politiques scientifiques et technologiques, des politiques d’investissement, des politiques globales des institutions. » Mario Renaud explique que « de nombreuses situations de malnutrition et de pauvreté sont générées par de mauvaises politiques nutritionnelles, comme encourager des fruits importés plutôt que des fruits locaux. Les politiques publiques doivent valoriser les productions locales ». De plus, Marion Desquilbet estime que la souveraineté alimentaire ne peut se faire sans « le développement des politiques d’accès au microcrédit et celles sur les régimes fonciers [et] un renforcement des marchés locaux, des infrastructures et des filets de sécurité », comme les assurances.

Par ailleurs, depuis la crise de 2008, de nombreux analystes observent une tendance vers la dérégulation, et celle-ci semble être au cœur des prospectives économiques du secteur agricole. L'économiste Jean-Louis Rastoin soutient que la crise aura induit, « pour une période de 20 à 30 ans, un ralentissement de la dérégulation généralisée, lancée par Reagan et Thatcher à la fin des années 1970 au profit du marché, et un certain retour de l’encadrement de la sphère économique et financière, sous de nouvelles formes ». Cette inflexion, écrit-il, s'accompagnera peut-être « d’une atténuation du pouvoir des multinationales et d’un rééquilibrage en faveur d’entreprises de taille plus modeste favorisant le développement local ». Mario Renaud estime lui aussi que depuis le milieu des années 2000, « le mouvement va vers un meilleur équilibre, et le balancier penche davantage vers la valorisation de l'agriculture familiale ».

Références

Bibliographie

BADIE Bertrand, VIDAL, Dominique. L'état du monde 2009, La Découverte et Boréal, Montréal, 2008, 323 pages.

BADIE Bertrand, VIDAL, Dominique. L'état du monde 2010 : le grand tournant?, La Découverte et Boréal, Montréal, 2009, 330 pages.

BADIE Bertrand, VIDAL, Dominique. L'état du monde 2011 : la fin du monde unique, La Découverte et Boréal, Montréal, 2010, 311 pages.

HUBERT Bernard, CLÉMENT Olivier. Le monde peut-il nourrir tout le monde? Éditions Quae, Versailles, 2006, 164 pages.

L'entrevue : Jean Ziegler, Québec Science, vol. 50, no 6, mars 2012.

The Great Food Robbery : How Corporations Control Food, Grab Land and Destroy the Climate, GRAIN, 2012, 164 pages. http://fahamubooks.org/book/?GCOI=90638100007280&fa=sommaire

Références web

http://www.cbd.int/ : Convention sur la diversité biologique

http://www.globalharvestinitiative.org/  : Recognizing the urgency of these challenges, the Global Harvest Initiative was established in 2009. Today our partnership includes DuPont, Elanco, IBM, John Deere and Monsanto, and we’ve counted upon input from our Consultative Partners, organizations that share our concern about a growing agricultural productivity gap and the need to protect our underlying natural resources while feeding a global population expected to surpass nine billion by 2050. Working together, we can address hunger and food security while responsibly caring for our Earth.

http://www.saiplatform.org/ : The Sustainable Agriculture Initiative (SAI) Platform is the main food industry initiative supporting the development of sustainable agriculture worldwide.

United Nations, 2011 World Population Prospects: The 2010 Revision : www.unpopulation.org

http://publications.mcgill.ca/entete/magazine/nourrir-le-monde-en-cinq-etapes/ : Nourrir le monde en cinq étapes (sans ravager la planète) Par James Martin

Tôt ou tard, notre mode alimentaire devra changer. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture estime que d’ici 2050, il faudra accroître la production alimentaire de 70 % pour nourrir la population mondiale. Le professeur de géographie Navin Ramankutty et son équipe internationale de chercheurs ont élaboré un plan en cinq points qui pourrait tout solutionner.

http://www.foreignpolicy.com/articles/2011/01/10/the_great_food_crisis_of_2011?page=full

http://www.scidev.net/fr/agriculture-and-environment/biodiversity/opinions/comment-nourrir-le-monde-sans-d-truire-la-plan-te.html Excellent dossier du site sci-dev : Le Réseau Sciences et Développement Actualités, opinions et informations sur la science, la technologie et les pays en développement

http://www.agrobiosciences.org/article.php3?id_article=2778 : A-t-on vraiment besoin des OGM pour nourrir le Monde ? (publication originale) Par Marion Desquilbet, économiste, Chercheur à l’école d’économie de Toulouse et au Gremaq

OGM : http://www.isaaa.org/resources/publications/briefs/43/executivesummary/pdf/Brief%2043%20-%20Executive%20Summary%20-%20French.pdf

AGROÉCOLOGIE ET PROXIMITÉ : http://opinionator.blogs.nytimes.com/2011/03/08/sustainable-farming/

http://www.nytimes.com/2012/04/07/opinion/sustainably-feeding-a-changing-world.html?_r=3

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/333159/en-faveur-d-une-agriculture-familiale-la-souverainete-alimentaire-favorise-la-securite

http://www.actu-environnement.com/ae/news/rapport-onu-agro-ecologie-rapporteur-alimentation-12110.php4

Spécialistes

Marc-André Guertin Directeur général, Association canadienne des réserves de la biosphère (ACRB) Téléphone (ACRB) : 438-887-5662 maguertin@biospherecanada.ca

Navin Ramankutty Professeur de géographie et chercheur au Centre sur les changements climatiques et environnementaux Université McGill Téléphone : 514-398-8428 navin.ramankutty@mcgill.ca

Mario Renaud Directeur général du Centre d'étude et de coopération internationale (CECI) Téléphone : 514-875-9911 marior@ceci.ca

Éric Duchemin Professeur, Institut des sciences de l'environnement UQAM Téléphone : 514-937-5619 drexenv@sympatico.ca

MOTS-CLÉS : BIODIVERSITÉ, ÉCOSYSTÈMES, AGRICULTURE, ENVIRONNEMENT, RESSOURCES NATURELLES, DURABLE, DÉMOGRAPHIE, ALIMENTATION