La biologisation des troubles psychiques et sociaux

De Wiki Science ouverte

DÉRIVES DE LA PSYCHIATRIE : VERS LA SURMÉDICALISATION DES SOUFFRANCES DE LA VIE

Caroline Larocque-Allard, 2012

Description de l'enjeu

Selon l'Association canadienne pour la santé mentale, un Canadien sur cinq souffrira d'une maladie mentale au cours de sa vie. Plusieurs n'hésitent pas à qualifier les troubles mentaux de « fléau du XXIe siècle ».

En 2008, quinze éminents psychiatres et médecins français ont uni leurs voix dans la revue Psychologie afin de dénoncer ce qu'ils ont appelé « la surmédicalisation du mal-être ». Un phénomène qui n'est pas exclusif à l'Europe, mais qui touche également la psychiatrie nord-américaine. Voici un extrait de leur manifeste : « Des centaines de milliers de personnes, traversant des périodes de vie difficiles, mais ne souffrant d'aucun trouble psychiatrique, se voient prescrire [des antidépresseurs ou des tranquillisants] sur de longues durées, sans être averties de leurs effets secondaires ni bénéficier d'un suivi régulier. […] Il nous semble nécessaire et urgent d'alerter l'opinion et les pouvoirs publics sur les dangers de cette surmédicalisation du mal-être et sur l'existence d'alternatives non médicamenteuses aussi efficaces. […] Il est urgent de briser le silence. »

La psychiatrie, pour de nombreuses raisons, utilise de plus en plus la pharmacologie comme outil pour soulager les patients au détriment d’autres approches thérapeutiques, telles que la psychothérapie. Elle définit aussi de plus en plus de situations douloureuses de la vie comme des troubles de santé justifiant une médication. Des patients aux prises avec de grandes souffrances morales et psychiques et leur famille acceptent des prescriptions de médicaments qui ne sont pas prévus pour leur situation, des prescriptions hors indication (off-label), par exemple pour des troubles du sommeil.

En mai 2013, la bible de la psychiatrie, le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM), en sera à sa cinquième édition. Paru pour la première fois en 1952, le dictionnaire des maladies mentales consiste à définir et à classifier les maladies mentales et à déterminer les critères qui devraient prévaloir dans leur diagnostic. Ce manuel divise pourtant les professionnels eux-mêmes. Ses détracteurs s'inquiètent en effet que des réactions normales reliées à des étapes ou à des situations plus difficiles y soient désormais qualifiées de troubles de santé justifiant la prescription d'antipsychotiques, c'est-à-dire des médicaments qui affectent l'état mental. Une partie de plus en plus imposante de la profession dénonce aussi une ingérence grandissante de l'industrie des psychotropes non seulement dans la profession en général, mais aussi dans le comité de révision du DSM.

Tous ces abus posent aussi la question de l’obsession du contrôle sur nos émotions et surtout celle de la productivité, notamment au travail. Comme le précisait le regroupement de médecins français dans sa déclaration, les antipsychotiques soulagent véritablement certains patients et ont leur utilité dans des cas de pathologies mentales et de crises sévères. Toutefois, l’enjeu éthique se retrouve dans leur usage abusif au détriment d'autres approches souvent tout aussi efficaces et de questionnements sociaux pourtant essentiels et urgents sur nos conditions de travail, notre rythme de vie, la pression à la productivité ou encore notre vision possiblement déformée et irréaliste de ce qu'est la santé mentale.

Comment résister à l'avenir à ces dérives de l’art de soigner le psychisme?

Exemples

Le mythe du déséquilibre chimique

Marcia Angell, ancienne rédactrice en chef du New England Journal of Medicine, explique la transition de la psychothérapie, psychanalytique ou non, à la médication par « l'émergence depuis quarante ans de la théorie selon laquelle la maladie mentale est causée principalement par un déséquilibre chimique au cerveau ». Donc, rien qu'une drogue ne saurait régler. Cette théorie, soutient-elle, a été largement adoptée par le public, les médias et le monde médical avec l'arrivée du Prozac sur le marché en 1987, qui a mérité une promotion sans précédent de l'industrie pharmaceutique. « Le nombre de personnes traitées pour des dépressions a triplé au cours des années suivant l'apparition du Prozac. »

Dr Angell explique que des chercheurs ont un jour découvert que les antipsychotiques ont un effet sur les neurotransmetteurs, des composés chimiques libérés par les neurones pour communiquer entre eux, comme la sérotonine ou la dopamine. « Par exemple, puisque des antidépresseurs augmentent le niveau de sérotonine dans le cerveau, on a cru que la dépression était donc due à un manque de sérotonine. » La science a pris là un grave raccourci, estime-t-elle : « plutôt que de développer un médicament qui traite une anomalie, une anomalie a été soulevée pour justifier un médicament. » Daniel Carlat, psychiatre américain, écrit dans Unhinged: The Trouble with Psychiatry : « Selon la même logique, on pourrait dire que la raison de toutes les douleurs est le manque d'opiacés, ou que la fièvre est due à une carence en aspirine. » S'il est en effet possible que les antipsychotiques affectent les neurotransmetteurs et soulagent ainsi certains symptômes, des études ultérieures ont prouvé que rien n'indique pour autant qu'une anomalie au niveau des neurotransmetteurs soit la cause de la maladie mentale.

Si des études questionnent depuis aussi loin que 1970 (George Ashcroft) la théorie du déséquilibre chimique, des psychiatres et d'autres médecins continuent de la promouvoir auprès de leurs patients comme étant la raison principale de leur détresse. Cette croyance qui perdure a notamment le désavantage de convaincre les gens de traiter ce qu'ils pensent être leur « maladie biologique » avec des médicaments plutôt que de prendre la voie, souvent tout aussi efficace, de la psychothérapie.

Antidépresseurs : effets secondaires et ghostwriting

Un des cas les plus éloquents d'une dérive de la thérapie vers la médication dans le traitement des troubles mentaux est celui de la dépression. Selon Marcia Angell, « environ 10 % des Américains âgés de plus de six ans consomment aujourd'hui des antidépresseurs. » Pourtant, des études prouvent maintenant que les antidépresseurs ne sont pas efficaces pour tous et donc, plusieurs personnes prendraient des médicaments qui ne sont pas efficaces pour leur cas précis. Selon une étude parue en 2010 dans le Journal of the American Medical Association, les antidépresseurs ne seraient véritablement nécessaires que pour soigner les dépressions sévères. Or, dans la pratique, près de 70 % des patients auxquels on prescrit un antidépresseur souffrent d'une dépression légère à modérée. Il s'agit d'un enjeu majeur et inquiétant, puisque les effets secondaires des antidépresseurs sont de mieux en mieux connus grâce à la recherche clinique, tout comme les efforts des compagnies pharmaceutiques pour les masquer.

Un exemple marquant est celui du Paxil, pour lequel des entreprises comme Pfizer, Eli Lilly et GlaxoSmithKline ont réussi à cacher des effets secondaires graves. En 2009, Glaxo, une entreprise britannique, a dû verser 2,5 millions de dollars US à une femme dont le fils est né avec une rare malformation cardiaque. Glaxo avait omis de divulguer les risques de malformations congénitales reliés à la prise de Paxil pendant la grossesse. L'avocate qui a mené plusieurs recours collectifs contre ces compagnies aux États-Unis, Karen Barth Menzies, a mis la main sur des documents provenant de l'industrie qui stipulent que 50 à 80 % des gens parvenaient difficilement à se sevrer du Paxil. Certains développaient même des impulsions au suicide et à l'homicide. En 2003, Santé Canada a émis un avis selon lequel le Paxil ne devrait pas être prescrit aux enfants ni aux adolescents en raison de l'occurrence accrue d'idées suicidaires. Il continue pourtant à leur être prescrit par certains médecins.

Irving Kirsch et son équipe de Harvard ont étudié 42 essais cliniques pour l'approbation initiale des six antidépresseurs les plus utilisés : Prozac, Paxil, Zoloft, Celexa, Serzone et Effexor. La plupart révélaient des résultats négatifs. Kirsch a découvert notamment que les placebos étaient 82 % aussi efficaces que les médicaments. Pourtant, les études positives ont été vastement publicisées par les compagnies pharmaceutiques tandis que les essais négatifs ont été pour la plupart cachés du public et du corps médical.

Un des stratagèmes utilisés par l'industrie est nommé la rédaction en sous-main, ou ghostwriting. Les compagnies pharmaceutiques approchent des professionnels (psychiatres, chercheurs, etc.) pour leur proposer de signer des articles déjà écrits par des rédacteurs à leur emploi, et qui font la promotion des bienfaits d'un médicament et qui apparaissent ensuite dans de prestigieuses revues médicales. On dit que ces articles souffrent de conflation (inflation des conclusions). Ces pratiques sont légales dans les faits, mais elles peuvent devenir nuisibles si les publications induisent en erreur et mettent ainsi en danger la santé des gens qui consomment ces médicaments. En 2009, l'Associated Press a révélé que GlaxoSmithKline a recouru au ghostwriting pour promouvoir l'antidépresseur Paxil. Entre 2000 et 2002, cinq journaux ont relayé l'étude litigieuse, dont l'American Journal of Psychiatry et le journal de l'American Academy of Child and Adolescent Psychiatry.

De tels cas ne sont que la pointe de l'iceberg, si l'on en croit Robert Whitaker, journaliste au New York Times spécialisé entre autres dans la couverture de la psychopharmacologie. Selon lui, le problème est celui, plus large encore, du biais financier qui teinte toute la littérature psychiatrique depuis des années, une tendance qui demeure lourde.

Les prescriptions hors indication (Off-label)

Une étude de l'Université McGill parue en avril 2012 démontre que 11 % des médicaments prescrits au Québec, tous médicaments confondus, le sont pour des troubles de santé non indiqués dans l'approbation par Santé Canada. Une précédente étude aux États-Unis avait fait le même constat pour 20 % des prescriptions. Chez eux, au cours des huit dernières années, les entreprises pharmaceutiques ont dû débourser plus de 10 milliards de dollars dans des poursuites reliées à leurs pratiques de marketing, notamment dans la promotion de l'utilisation non conforme de leurs produits.

L'étude de McGill démontre aussi que 33 % des prescriptions d'antidépresseurs au Québec le sont pour des problèmes de douleurs, d'insomnies ou d'autres symptômes non associés à la dépression. Ce chiffre grimpe à 44 % pour la prescription d'antipsychotiques. Cette folie des prescriptions hors indication n'échappe en effet pas à cette catégorie de médicaments. Johnson & Johnson a dû débourser 1,2 milliard de dollars US pour avoir induit en erreur des médecins sur les risques de l'utilisation hors indication du Risperdal, un antipsychotique puissant normalement conçu pour traiter la schizophrénie et le trouble bipolaire. Le Risperdal, le Seroquel ou le Zyprexa sont prescrits inadéquatement à des étudiants qui font de l'insomnie. Pour leurs effets sédatifs, ils sont administrés à des enfants aussi jeunes que 18 mois au comportement agité. Leurs effets secondaires sont pourtant sérieux : prise de poids rapide et importante, diabète, tics faciaux irréversibles et risques accrus de décès chez les personnes âgées.

Alzheimer et fin de vie

Dans le cas de la maladie d'Alzheimer, un autre « fléau du XXIe siècle », la limite s'amincit entre la promotion d'un diagnostic précoce et la promotion par l'industrie pharmaceutique d'une médication précoce, « préventive », qui peut avoir pour effet de renoncer à d’autres pratiques ou soins.

La US Food & Drug Administration a émis un avertissement à l'endroit de la compagnie Eisai pour la publicité télévisée de l'Aricept, utilisé dans le traitement de l'Alzheimer : elle exagérait l'efficacité du médicament. Les essais cliniques positifs qui ont été publiés pour ce type de médicaments ont en grande partie été financés par l'industrie. Des études indépendantes ont pourtant démontré à plusieurs reprises l'inefficacité clinique de l'Aricept et d'autres médicaments censés soulager les symptômes de la démence, et l’incapacité de ralentir l’évolution. Mais de ces études au corps médical, puis à la population, un travail d'information rigoureux et régulier doit être fait, ce qui n'est pas toujours le cas.

Non seulement ces médicaments ne fonctionnent pas de façon tangible, mais ils peuvent causer des effets secondaires graves. La revue Prescrire rapportait en 2011 que les médicaments anticholinestérasiques – c’est le nom de leur famille pharmacologique - tels le donépézil (Aricept), la galantamine (Nivalin) et la rivastigmine (Exelon), « entraînent notamment des effets indésirables à l'origine de malaises cardiaques et de syncopes ». La revue suggère de se passer carrément de ces médicaments, puisque leurs bénéfices sont trop minimes, au-delà de l’effet placebo, pour courir le risque de tels effets secondaires.

Aux États-Unis, des cas d'abus dans des centres pour personnes âgées ont été fortement médiatisés : dans des cas de démence sans agitation grave, des gens recevaient des doses inadéquates d'antipsychotiques puissants pour délester le personnel débordé d'une surcharge de travail. Pourtant, en 2005, la Food and Drug Administration a émis un avis selon lequel la prise d'antipsychotiques augmentait le risque de décès chez les gens atteints de démence et que ceux-ci n'étaient pas conçus pour traiter ce trouble psychotique précis. Cette pratique est courante au Québec également.

Le diagnostic de TDAH chez les enfants

Selon la firme IMS Health qui comptabilise les ordonnances, la prescription de psychostimulants dont fait partie le Ritalin, la drogue la plus répandue pour traiter le trouble de déficit de l'attention et d'hyperactivité (TDAH), a quadruplé au Québec de 2000 à 2009. Si certains médecins soutiennent que cette augmentation est due à une meilleure connaissance de la maladie, d'autres s'inquiètent et croient que pour la plupart des enfants diagnostiqués, la médication serait inutile.

Ce type de médicament a fait l’objet d'un marketing soutenu de la part des pharmaceutiques, avec l'aide notamment de médecins leaders d’opinion qui prêtent leur nom à des articles qu'ils n'ont pas rédigés (ghostwriting). Selon le magazine Protégez-vous d'août 2010, « le chiffre d’affaires mondial des médicaments pour le TDAH progresse de 8 % par an en moyenne » pour des prescriptions aux enfants et aux adultes. Il devrait atteindre 4,5 milliards de dollars US en 2012. « En 2005, 90 % des ventes de psychostimulants ont eu lieu aux États-Unis, où environ huit millions d’enfants sont aujourd’hui sous psychotropes. »

Deux pédopsychiatres de l'Hôpital Sainte-Justine s'interrogent d'ailleurs sur cette augmentation de la prévalence du TDAH chez les enfants, particulièrement d'âge préscolaire. Elles pointent du doigt des diagnostics trop rapides, parfois associés à des comportements normaux compte tenu du développement de l'enfant (taper, mordre, etc.) Dr Johanne Boivin et Dr Patricia Garel constatent une augmentation « troublante » de la prescription de psychostimulants et l'augmentation « inquiétante » de la prescription d'antipsychotiques chez ces enfants.

Les deux pédopsychiatres soulignent qu'un diagnostic de TDAH « est complexe et prend du temps » et qu'un travail multidisciplinaire, que le système actuel ne favorise pas, est essentiel pour parvenir à un « plan de traitement personnalisé » tout en situant l'enfant dans son propre développement et son histoire familiale. La mise en place d'approches nécessaires comme la psychoéducation, les habiletés parentales, l'orthopédagogie ou la gestion de l'agressivité est ainsi éclipsée par le recours précipité à la médication. Elles ajoutent que souvent, la demande d'évaluation provient d'abord de l'école. Les notions de déficit d'attention et d'hyperactivité posent en effet la question de la flexibilité du système éducatif et des différents modes et rythmes d'apprentissage, de la surcharge des professeurs, de la fréquence des sports à l'école, de la tendance à la normalisation des comportements, etc.

Points de vue et axes de réflexion

Ingérence de l'industrie pharmaceutique

La psychiatrie souffre de plus en plus d'une proximité avec l’industrie du médicament, qui ne date d'ailleurs pas d'hier. Les médias généralistes et scientifiques rapportent régulièrement des cas de copinage entre le monde médical et les entreprises pharmaceutiques. En 2008, le New York Times a exposé des liens entre le psychiatre Joseph Biederman, de Harvard, et l'explosion des diagnostics de trouble bipolaire et des prescriptions d'antipsychotiques chez les enfants. De 2000 à 2007, Biederman a reçu plus de 1,6 million de dollars de l'industrie pour ses études. En raison notamment de son travail, le nombre d'enfants américains traités pour des troubles bipolaires, quelques fois âgés d'aussi peu que deux ans, était quarante fois plus élevé en 2003 qu'en 1994.

Le DSM, le fameux manuel qui impose les normes en santé mentale, suscite aussi le débat. Bien que depuis 2007, les panélistes chargés de son élaboration et de sa révision se doivent de divulguer leurs liens financiers dans les entreprises pharmaceutiques, plusieurs doutent que ce soit suffisant pour garantir sa transparence. L'éditeur du manuel, l'American Psychiatric Association, est aussi pointé du doigt : 30 % du financement du plus imposant regroupement de psychiatres aux États-Unis provient de l'industrie pharmaceutique. Des analystes s'inquiètent notamment des avantages que l'industrie peut retirer, par exemple, de certaines modifications aux étapes d'un diagnostic inscrit dans le DSM qui engloberaient une plus large portion de la population, augmentant ainsi le bassin de consommateurs potentiels de leurs médicaments.

Les critères de diagnostic du DSM

L'évaluation somme toute subjective d'un trouble mental, basée surtout sur l'intensité et la durée de symptômes difficilement observables, présente des lacunes pour plusieurs psychiatres. Elle peut mener à de graves dérives, comme la prescription inadéquate d'antipsychotiques à des gens qui ne sont pas atteints de maladie mentale, mais qui en présentent certains symptômes. Le diagnostic selon les listes de critères définis par le DSM n'est pas une science exacte. Le rédacteur en chef de la quatrième édition du DSM, Allen Frances, soutient d'ailleurs que des erreurs dans l'élaboration du DSM 4 ont contribué à « une augmentation des diagnostics d'autisme, de TDAH et de trouble bipolaire » depuis sa parution en 1994. « Nous avons fait des erreurs qui ont eu de terribles conséquences », soutient Frances.

Interrogé un an avant le dévoilement du DSM 5, le psychiatre affirme aussi qu'une des dérives de l'ouvrage est « une tendance croissante à considérer des difficultés de la vie courante comme des maladies mentales et à les traiter avec la psychopharmacologie ». Par exemple, le DSM 5 prévoit ajouter le deuil à sa liste en 2013, dans le cas où celui-ci persisterait au-delà de... deux semaines. Depuis le DSM 3, un nouveau trouble mental est apparu : le trouble oppositionnel avec provocation (TOP). Ses symptômes, incluant « se met souvent en colère », « conteste souvent ce que disent les adultes » et « refuse de se plier aux demandes ou règles des adultes », doivent persister au-delà de six mois pour être considérés comme « déviants ». De tels comportements semblent pourtant normaux dans plusieurs phases de développement chez les enfants et les adolescents et le diagnostic du TOP, encore plus sa médication, est depuis son apparition l'objet de débats dans le milieu de la psychiatrie. Allen Frances croit que le DSM et l'ingérence de la pharmacologie dans la psychiatrie en général « mènent la profession droit dans le précipice » et enjoint la profession à se questionner sur la pertinence du manuel tel qu'il se présente actuellement.

Pistes de solution

Neurosciences

Si la théorie de la sérotonine n'est pas aussi révélatrice qu'on ne l'a d'abord cru dans l'explication de la dépression, se pourrait-il qu'il y ait une autre explication biologique de cette maladie mentale en croissance? Des neuroscientifiques croient que oui.

Outre la théorie des prédispositions génétiques des maladies mentales comme le trouble bipolaire, étudiée depuis les années 1980, une branche de la neuroscience s'intéresse de plus en plus aux effets de la prise à long terme d'antidépresseurs sur la neurogénèse adulte, c'est-à-dire la fabrication de nouvelles cellules neuronales par l'hippocampe, une région du cerveau. Des études ont démontré d'une part que cette neurogénèse serait affectée par le stress, le manque de sommeil et l'exercice, et d'autre part qu'elle diminuerait les symptômes de la dépression quand elle est stimulée. Les scientifiques se penchent donc sur son rôle possible dans la dépression et cherchent des façons d'augmenter directement la neurogénèse plutôt que de miser sur les neurotransmetteurs, comme le font les antidépresseurs actuels.

La neuroscience n'étudie pas exclusivement l'effet des médicaments sur le cerveau. Avec l'aide de l'imagerie neurologique, des chercheurs parviennent à observer l'impact de la psychothérapie sur le fonctionnement du cerveau (comme le flux sanguin) et, de plus en plus, dans sa structure aux niveaux moléculaire et cellulaire. Dans une vingtaine d'études qui se penchent sur la thérapie dans des cas de dépression, d'anxiété et de trouble de la personnalité limite (borderline), celle-ci semble opérer les mêmes changements sur le cerveau que la prise de médicaments. Actuellement à leur stade préliminaire, ces pistes de recherches pourraient aider à développer des psychothérapies qui agissent spécifiquement sur certains circuits neurologiques et donc adaptées aux divers troubles mentaux.

La psychiatrie en crise?

Bien que des chercheurs s'évertuent à trouver une origine biologique aux troubles mentaux, le psychiatre Allen Frances soutient ceci : « Il n'y a pas de définition possible pour un trouble mental. C'est de la foutaise. Ces concepts sont impossibles à définir par des frontières claires et précises. »

La psychiatrie souffre-t-elle donc d'une crise existentielle? Car l'augmentation de la prévalence des maladies mentales et la surmédicalisation de certaines souffrances de la vie posent une question fondamentale, plus philosophique : celle de notre capacité à remettre en question le mode de fonctionnement de notre société, même lorsqu'une proportion de plus en plus élevée d'individus n’arrivent plus à suivre le rythme. Et cette solution devra provenir de toute la société, pas seulement du domaine scientifique.

La recherche sur l’impact du mode de vie et des conditions de travail sur la santé mentale est actuellement insuffisante. À la fin de 2011, le Dr Paul Hébert écrivait dans le Journal de l'Association médicale canadienne que de 5 à 35 % d'étudiants se procurent, sur le marché noir principalement, des médicaments comme le Ritalin » pour améliorer leur concentration et leurs performances scolaires. Le psychiatre et psychanalyste français Christophe Dejours, auteur de Souffrance au Travail, soutient que « la solitude et la désolation se sont abattues sur le monde du travail […] En exaltant la performance individuelle, les nouvelles méthodes de gestion ont déstructuré le travail collectif. L'augmentation des pathologies de surcharge (burn-out, troubles musculo-squelettiques, dopage) montre que les gens travaillent de plus en plus, cependant que la productivité baisse ».

Pour qu'une majorité d'individus puisse intégrer les modèles de la société, la tendance est à vouloir normaliser les comportements, tracer une ligne entre le normal et le pathologique. Nous devons questionner notre rapport et notre tolérance à la souffrance, de même qu'un idéal de santé mentale possiblement irréaliste et trop rigide. Faisons-nous face à un trouble mental ou à une détresse sociale?

Abandon du DSM

Le DSM ne fait jamais l'unanimité dans le monde psychiatrique. Est-ce le moment de ne plus réviser le DSM, mais plutôt de l'abandonner? C'est ce que croient certains psychiatres, dont Paul Genova, de l'Université du Vermont. Selon lui, l'utilité première du manuel est dépassée, soit celle de gagner une crédibilité dans le monde de la médecine en inventant un système rigide de diagnostic, constamment subdivisé en sous-catégories, pour un domaine pourtant très imprécis. Les frontières entre les maladies mentales sont impossibles à tracer puisqu'un trouble évolue dans le temps, selon une panoplie de facteurs, et est presque toujours relié à d'autres troubles qui sont pourtant catégorisés à part dans le DSM. Genova soutient que l'APA freine l'évolution de la profession qu'elle représente en maintenant son hégémonie sur le domaine de la santé mentale et, du même coup, les revenus substantiels qu'elle empoche grâce au DSM. Tout en conservant les grandes lignes qui divisent certaines catégories de maladies mentales (troubles de la personnalité, troubles de l'humeur, schizophrénie), Genova prône une approche « dimensionnelle » et « personnalisée » plutôt que « catégorique ». « La quantification du comportement peut être cédée à la recherche. Délaissons les listes de contrôle et les limites temporelles pour adopter des diagnostics plus humains, qui tiennent compte du contexte individuel. »

Travail multidisciplinaire

Les maladies mentales sont hautement influencées par l'environnement immédiat de l'individu et son développement. Compte tenu de cette complexité, de nombreux psychiatres sonnent l'alarme et prônent un travail multidisciplinaire accru. Bien qu'il ne soit pas favorisé par le système actuel, une meilleure collaboration entre psychiatres, psychoéducateurs, psychologues, travailleurs sociaux, médecins de famille et bien d'autres pourrait contribuer à freiner cette course à la prescription que le manque de recul sur les situations individuelles des patients en détresse psychique favorise.

Références

Bibliographie

BADIE, Bertrand, TOLOTTI, Sandrine. L'état du monde 2009, La Découverte et Éditions Boréal, Paris, 2008.

BREGGIN, Peter. Medication Madness : The Role of Psychiatric Drugs in Cases of Violence, Suicide and Murder, St. Martin's Press, 2008, 400 pages.

CARLAT, Daniel. Unhinged: The Trouble With Psychiatry—A Doctor’s Revelations About a Profession in Crisis, Free Press, 2010, 256 pages.

KIRSCH, Irving. The Emperor’s New Drugs: Exploding the Antidepressant Myth, Basic Books, 2011, 226 pages.

WHITAKER, Robert. Anatomy of an Epidemic: Magic Bullets, Psychiatric Drugs, and the Astonishing Rise of Mental Illness in America, Éditions Crown, 2010, 404 pages.

Références web

Manifeste des psychiatres et médecins français : http://www.psychologies.com/Bien-etre/Sante/Se-soigner-autrement/Articles-et-Dossiers/Psycho-s-engage-contre-l-abus-d-antidepresseurs/L-appel-de-Psychologies-et-de-quinze-grands-medecins-contre-l-abus-d-antidepresseurs

Antidépresseurs et TDAH :

Rédaction en sous-main (ghostwriting) :

Hors indication (off label) :

http://www.washingtonpost.com/national/health-science/antipsychotic-drugs-grow-more-popular-for-patients-without-mental-illness/2012/02/02/gIQAH1yz7R_story.html

http://www.alternet.org/story/155170/6_kinds_of_pills_big_pharma_tries_to_get_you_hooked_on_for_life?page=entire

Alzheimer :

Recherche en psychopharmacologie :

DSM :

Psychiatrie en crise :

Neuroscience :


Spécialistes québécois

Pierre Biron Professeur honoraire en pharmacologie de l'Université de Montréal biron.pierre@videotron.ca 514-747-7567

Dépression, troubles anxieux : Camillo Zacchia Psychologue - Institut Douglas pour la santé mentale, McGill Spécialiste des troubles anxieux et de la dépression camillo.zacchia@douglas.mcgill.ca Téléphone : 514-761-6131 #3755 http://www.douglas.qc.ca/user/camillo-zacchia?&locale=fr

Alzheimer : Linda Furlini Spécialiste de l’Alzheimer, McGill furlinil@videotron.ca Téléphone : 514-934-1934 #31976 (travail) Cellulaire : 514-445-5834

TDAH : JoAnn Cook joann.cook@sympatico.ca Téléphone : 613-526-2033


Pharmacologie : Johanne Collin Université de Montréal Socioéconomie des médicaments johanne.collin@umontreal.ca Téléphone : 514-343-7145

Spécialistes internationaux

Melissa Raven Psychiatre Flinders University, Australie melissa.raven@flinders.edu.au Marcia Angell Harvard Medical School Division of Medical Ethics marcia_angell@hms.harvard.edu

Allen Frances 1820 Avenida Del Mundo Coronado CA 92118 États-Unis allenfrances@vzw.blackberry.net

Peter Breggin Ithaca, New York psychiatricdrugfacts@hotmail.com Téléphone : 607-272-5328 ou 607-272-5354

Daniel Carlat 42 Pleasant St Newburyport Massachussets 01950 drcarlat@comcast.net 978-499-2277

MOTS-CLÉS : MALADIE MENTALE, PSYCHIATRIE, SUMÉDICALISATION, GHOSTWRITING, ANTIPSYCHOTIQUES, DSM, PHARMACOLOGIE, TDAH' ALZHEIMER, DÉPRESSION, INSOMNIE, RITALIN, PAXIL.