Éthique de la recherche qualitative : les enjeux

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Groupe de travail, Université Laval

Dans la foulée de la refonte de l'Énoncé des trois conseils : éthique de la recherche avec des êtres humains, un groupe de chercheurs de l'Université Laval s'est réuni le 13 avril 2007 pour discuter d'un document sur l'éthique de la recherche qualitative produit par le Groupe consultatif interagences en éthique de la recherche (GER). À la suite de cette réunion, un mémoire a été rédigé et envoyé au GER. Dans ce mémoire, plusieurs passages abordent les enjeux éthiques de la recherche qualitative. Nous vous proposons, dans cette page, de participer à la rédaction d'un texte collectif sur la base de ces paragraphes, qui poursuivrait la réflexion ainsi amorcée. Ce «texte» pourrait servir autant au GER qu'aux chercheurs, aux comités d'éthique de la recherche et à tous ceux et celles qui enseignent ou qui pratiquent la recherche qualitative. Un tel projet relève de l'esprit de la wikiversité, communauté pédagogique libre et tout nouveau lieu de partage et d'échange de la connaissance, basé sur la technologie Wiki. Qui sait, ce projet pourrait peut-être faire partie de cette une communauté ?

Si vous souhaitez participer à ce projet et contribuer à ce wiki, veuillez contacter mailto:Florence.Piron@com.ulaval.ca. Vous recevrez alors les informations permettant de vous connecter au texte et d'y contribuer, que ce soit par des réflexions théoriques, des exemples, des questionnements ou des références bibliographiques. Les instructions pour contribuer à un site wiki sont contenues dans ce guide des codes du langage wiki.

Définir la recherche qualitative

Il faut absolument que la recherche qualitative soit définie de façon beaucoup plus précise et informée qu’elle ne l’est dans le document du GER qui l’assimile aux « paradigmes interprétatifs ». En fait, la discussion a montré qu’aucun des chercheurs présents ne se reconnaissait dans les définitions données de cette recherche. Ces définitions ressemblent plus à un catalogue non structuré, construit dans le souci d’être exhaustif et de n’oublier personne, qu’à un réel effort de conceptualisation. Par exemple, la ligne 163 affirme que la connaissance est une construction sociale, mais sans l’expliquer ou argumenter. Nous avons relevé, également, que la recherche quantitative exige elle aussi une démarche d’interprétation des résultats : c’est le propre du travail scientifique! Nous avons aussi noté qu’il est possible, notamment en psychologie, d’«avoir accès au monde subjectif des participants » (note 5) en utilisant des méthodes quantitatives (questionnaires). L’affirmation de la ligne 165 (« elle est façonnée par le point de vue personnel (et peut-être par les valeurs) du chercheur comme observateur ») est un autre exemple d’affirmation « molle » et vague : les chercheurs ne sont pas qu’observateurs, notamment dans la recherche-action ou la recherche participative. Et que veut dire « façonnée » ?

Nous avons proposé deux façons de décrire le type de recherche dont il est question dans ce document :

a) des recherches qui se situent dans ce que le philosophe Gadamer appelle la « double herméneutique » : elles interprètent des interprétations formulées par des acteurs sociaux;
b) des recherches dans lesquelles le chercheur est lui-même un instrument de recherche, que ce soit par sa faculté d’observation (ethnographique), son sens de l’écoute (entrevues), sa connaissance du thème (qui lui permet de relancer le répondant) etc., si bien qu’il n’est pas interchangeable, dans ses interactions avec le répondant, avec un autre chercheur.

Et cela pose immédiatement un enjeu éthique, celui des entrevues libres ou semi-dirigées, conçues par un chercheur expérimenté, mais réalisées empiriquement par des assistants de recherche bien moins expérimentés.

Ceci dit, nous ne sommes pas sortis entièrement satisfaits de ces deux définitions. Est-ce que la distinction doit réellement rester sur le plan méthodologique, opposant les méthodes qualitatives… aux méthodes quantitatives ? D’ailleurs, est-ce que l’expression « méthodes quantitatives » décrit adéquatement les autres « champs » couverts par l’EPTC ? Il y a de plus en plus de chercheurs qui combinent des méthodes qualitatives et des méthodes quantitatives; les disciplines typiquement qualitatives comme l’anthropologie s’ouvrent de plus en plus à des méthodes « multi-sited », multi-sites, qui peuvent mobiliser des outils quantitatifs. Dans ce cas, est-ce que la discipline dans laquelle s’inscrit le projet de recherche serait un meilleur critère de distinction? On opposerait alors les sciences du social ou de la psyché aux sciences de la santé. Mais ce n’est pas non plus satisfaisant puisque la recherche biomédicale peut utiliser des méthodes qualitatives et la recherche sociale des méthodes quantitatives. De plus, les secteurs disciplinaires classiques laissent de plus en plus la place à des centres de recherche pluridisciplinaires centrés sur des objets de recherche (ex; les politiques publiques, la santé publique, etc. ).

Le caractère invasif et voyeuriste de certaines grilles d’entrevue

Ce caractère invasif et voyeuriste de certaines grilles d’entrevue dans des recherches visant à étudier des groupes précis d’individus devrait être soigneusement évalué par les chercheurs et les CER : jusqu’où aller dans les techniques de la « confession » ou de l’« aveu », jusqu’où fouiller dans les profondeurs de l’âme humaine, pour accumuler des données qui serviront ultimement à améliorer des programmes de services, par exemple offerts aux jeunes en difficulté ? C’est un enjeu éthique fréquemment soulevé par la recherche en travail social ou en sciences de l’éducation qui n’est pas du tout abordé dans le document soumis à la consultation.

Les risques d’exploitation et de manipulation

Comment ne pas voir les risques d’exploitation et de manipulation réciproques qui peuvent co-exister avec de la confiance et de la solidarité au sein d’une relation « ethnographique » à long terme (l. 248-249) ? L’anthropologie réfléchit à ces questions depuis près de 20 ans, mais cette littérature n’est pas utilisée dans le document.

Le risque du « double chapeau »

Ce risque, bien connu en sciences de la santé, ne semble pas être pris en compte par le document. Pourtant, il est bien présent en recherche qualitative/sciences humaines et sociales. Ainsi, lorsque le chercheur est aussi un « professionnel », par exemple de l’éducation ou de la santé psychologique, il doit faire très attention à ne pas créer d’attentes ou de faux espoirs, à ne pas faire de pression indue pour susciter un intérêt ou une participation à un projet et surtout à ne pas penser que son expertise éducative ou psychologique le rend tout-puissant pour « comprendre » le participant et ses éventuelles difficultés au cours de processus de recherche. En effet, au-delà de son expertise, il a un « intérêt » à ce que la recherche se fasse, ce qui ne peut qu’influencer ses éventuelles interventions. Un dialogue fructueux avec un CER peut être très utile de ce point de vue.

Participation et conflits

Dans certains cas, la participation à une recherche peut devenir le nœud de conflits complexes porteurs de risques psychologiques ou physiques pour tous (participant, chercheur et leurs proches): profiter d’une entrevue pour régler des comptes avec un tiers ou pour se soulager d’un secret, utiliser le contact avec un chercheur pour agir de manière potentiellement conflictuelles envers des tiers (chantage, menaces, humiliation, etc.), mettre en danger la vie de tous dans des contextes de guerre, raviver des blessures psychologiques profondes lors de récits de vie, etc. Comment en tenir compte ? Le débat entre consentement « écrit » et consentement oral, mais ce n’est là que la pointe de l’iceberg, selon nous.

Équilibre dans la recherche sur les groupes sociaux

Alors que le souci, en sciences biomédicales, est d’éviter que des groupes soient trop peu étudiés (femmes, enfants, personnes âgées), on pourrait dire que c’est l’inverse en sciences humaines et sociales, dont une grande partie relève de la recherche qualitative. Certains groupes sont beaucoup plus étudiés que d’autres : les marginaux, les pauvres, en somme les « populations à problèmes» que l’État veut mieux connaître et sur lesquelles il veut intervenir « pour leur bien ». Les groupes plus privilégiés de la société semblent protégés de ce regard inquisiteur et indiscret des chercheurs. Qu’en penser sur le plan éthique ? Nous inversons ici les termes de la question 13 – en extrapolant le sens de la « recherche solide ».

Recherche participative et engagement

La recherche participative recèle des enjeux éthiques liés à la promesse d’aide et d’appui, d’accompagnement au long terme, d’implication dans des conflits locaux, qui lui sont spécifiques.

L'écriture scientifique: écrire les paroles des autres

La question de l’écriture est très importante dans la recherche qualitative qui ne peut pas s’appuyer sur des « tableaux » chiffrés : quelle phrase retenir comme « citation » parmi toutes celles recueillies pendant les entrevues ? Comment la commenter et l’analyser de manière à en tirer de la connaissance tout en respectant la dignité de la personne qui l’a prononcée et la confiance qu’elle a témoignée au chercheur ce faisant ? Comment essayer de construire des généralisations sans stigmatiser, par exemple dans des études sur des groupes sociaux ? Ces points ne sont pas abordés dans le document alors qu’ils constituent des enjeux éthiques auxquels les chercheurs et les CER devraient être sensibilisés.

Utilisation des résultats

La question de l’utilisation politique des résultats est d’autant plus cruciale que toutes sortes de formes d’utilisation sont possibles à partir de textes présentant des données qualitatives : amélioration de programmes sociaux, mais aussi pression pour des réformes politiques, lutte engagée et militante, commercialisation (le marketing), etc. La question de la levée de l’anonymat des « témoins historiques » est certes importante, mais elle ne résume pas l’essentiel des enjeux éthiques liés à la publication.



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